Habiter dans le théâtre de Marcellus

Di Louis de Lamothe • 24 Feb 2008 • Categoria: Fiori, Viaggi • 3 Commenti

Ma cité et ma patrie, c’est Rome et le monde.
- Marc Aurèle

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,

- Du Bellay, Heureux qui comme Ulysse,…

Pour un Français, venir à Rome ressemble à des vacances que l’on irait passer chez de lointain cousins dont on vous a souvent parlés. Comme à Paris les Italiens sont chez eux depuis que François 1er invita Leonard de Vinci, depuis les banquiers lombards financèrent nos guerres et nos déficits, depuis que le Pape est à Rome et qu’il eut des Papes français, ainsi les Français sont à Rome. Non sans orgueil d’ailleurs. La colline de la Trinité, les cinq églises françaises de Rome, les rares citations de Papes limousins qui n’ont pas régné en Avignon ne sont pas grand choses parmi les splendeurs de Rome, mais pour la Fille ainée de l’Eglise, c’est le vieil héritage d’un engagement ancien au remonte aux campagnes de Pepin le Bref et de Charlemagne pour protéger Rome des Lombards et va jusqu’aux soldats français de Napoléon III gardant la Porta Pia. Les français –moi aussi- sont fiers de ces liens particuliers qui lient les deux sœurs latines. Plus gaulois que romains par leur caractère, ils ont depuis Clovis voulu leur histoire et leur pays plus latin que franc, plus méditerranéen que germain. De là vient cette obsession constante de la politique française à obtenir des privilèges à Rome, à y multiplier les palais et les églises, à y maintenir une présence, un faste et un train ostensibles. Pour un Français venir à Rome, c’est s’inscrire dans cette relation ancienne, c’est presqu’être investi d’une mission. Aujourd’hui encore, l’ambassade de France en Italie demeure une des plus importantes des représentations extérieures de la France alors même que certains contestent l’utilité même du maintien des ambassades dans les pays de l’Union européenne. Pour un Français venir à Rome, c’est rêver d’aventure stendhalienne et d’intrigues vaticanes puisque la moitié des romans français qui ne se passe pas en France se passe en Italie . Je passe sur les glaces, les pates et le Montalcino.

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Pour un Français, vivre à Rome, c’est tout autre chose. C’est se retrouver dans la capitale d’un des pays les plus riches du monde, dans la ville peut-être la plus visitée du monde et découvrir effaré qu’en deux mille sept cents ans d’histoire, depuis tant de temps passé à faire la guerre à la moitié du monde et à inonder l’autre de chefs d’œuvre, les Romains n’ont toujours pas eu l’idée d’afficher le trajet dans les bus. Ils ont Raphaël et le Bernin mais pas de plan de transports.
Il y a des choses qu’un étranger devrait savoir avant d’arriver ici. La principale, c’est qu’en Italie, tout est beau, mais tout laisse une impression d’inachèvement. Je suis ici depuis deux semaines et je me fais cette réflexion plusieurs fois par jour. L’appartement que j’habite dans la proche banlieue de Rome, tout près d’une station de Metropolitana (je mets le mot en italien car ce transport n’a que peu à voir avec le « métropolitain » parisien, celui des Français, « che non sanno fare il capuccino » ainsi que me le répète chaque jour l’admirable serveur philosophe qui m’offre la prima colazione chaque matin). Cet appartement vient d’être entièrement refait à grand frais. Tout est neuf, blanc, rutilant, moderne, et en état de marche. Mais rien n’est fini. L’eau chaude vient à la douche mais s’arrête avant le lavabo, les portes coulissantes ne peuvent coulisser jusqu’au bout, les portes des placards sont peintes à l’extérieur mais pas à l’intérieur, le marbre raboté en dedans mais pas en dehors, la poussière essuyée sur le sol mais pas sur étagère, la nouvelle porte blindée est magnifique et on a laissé les plastiques qui l’emballait à la livraison, et tout est si bien fait de loin et si brouillon de près qu’on croirait que les ouvriers surpris par le temps ont abandonné le chantier deux jours avant de l’avoir achevé. Pourquoi faut-il qu’on ait construit la « metropolitana » et qu’on ne puisse la faire fonctionner après neuve heures du soir ? que l’on ait acheté les bus et dessiné les trajets mais pas les pancartes qui vont avec ? C’est un tropisme que de dire que l’Italie apprend aux italiens la patience.
Chacun de mes retour, si minuit a passé, est un combat contre les transports en commun romain, et j’ai beau le mener entre le Colisée et Saint Jean de Latran, au milieu de ruines superbes, je suis un peu lassé de perdre tous les soirs. Se promener dans ma banlieue, « fuori muri », n’est certes pas sans agrément. On y découvre que toutes les caricatures et les préjugés que les étrangers ont sur les Italiens sont encore en deçà de la réalité. Je croyais que cela n’arrivait qu’en France et en Angleterre (une île au dessus de la Bretagne). Ainsi tenez : chaque jour je me rends à mon travail ; chaque jour est une nouvelle saint Valentin. Je prends la prima colazione à l’admirable Pasticceria de la place voisine, où chacun des gâteaux s’appellent les baci, les cuori, les frecce et autres Cupidons en sucre glace. Je m’engage ensuite dans l’avenue qui doit me mener au métro et où il y a un lycée, un lycée mixte. Le trottoir ressemble à ces promenades américaines où toutes les étoiles du moment ont écrit quelque chose ou signé. Je marche sur une allée d’amoureux transis qui ont tous tagué à la bombe indélibile sur le trottoir du contribuable quelque gage d’amour : « sono il ragazzo più fortunato del mondo perchè ti ho incontrato » (citazione, senza i nomi, et j’engage le lecteur à venir vérifier), « ringrazio Dio che ti ha creato » (citazione), « Sei la piu bella ragazza del mondo e questo mi basta » (citazione). Ainsi mon chemin quotidien pour le métro est pavé de lettres d’amour. Evidemment, on n’est pas allé jusqu’à continuer cette marche nuptiale dans les rames du métro, mais on a trouvé un autre moyen d’expression puisqu’en ouvrant le journal gratuit qu’on vous distribue à l’entrée, on trouve certes quelques pages d’informations, vite suivie par des colonnes entières de déclaration d’amour par texto : « alla ragazza bionda che vedo ogni mattina nel bus 85, sogno di te ogni notte », « il blu dei tuoi occhi è una via che conduce alle stelle e alla felicità », ou quelque chose dans ce goût, et ainsi de suite. Peut-on mieux commencer la journée ?
Est-ce que toutes ces histoires d’amour sont comme la Rome que je fréquente depuis deux semaines, inachevées et sans finition? J’espère que non. Je risque une explication, qui, comme toutes les généralités de cette sorte, ne brille que parce qu’elle est fausse et séduisante. Les Français sont certainement le peuple le plus fier et le plus orgueilleux du monde, c’est leur seule politique et aujourd’hui, c’est même leur principale ressource. Ils veulent constamment et partout être les meilleurs et l’échec leur est insupportable. Les Italiens, eux, sont les meilleurs, voilà tout. Ils sont au centre du monde, il fallait bien que quelqu’un se dévoue et c’est tombé sur eux. Désolé pour vous, c’est comme ça, et partout à Rome plane cette certitude tranquille, cette satiété d’histoire grandiose. Dès lors, à Rome, on n’a pas besoin des efforts poussifs des Français pour se mettre en avant devant le monde. Il suffit de se promener dans Rome pour s’en rendre compte, et j’en trouve la plus belle image dans le théâtre de Marcellus, construit sur les flancs du Capitole. Ce fut un théâtre, c’était un palais, c’est aujourd’hui un immeuble. Et pas un architecte romain n’a jugé utile d’achever complètement son travail : le théâtre n’a pas été complètement détruit et l’immeuble n’a pas été complètement construit. Tout est mêlé, encastré. Cherchez à Paris un bout de Moyen-âge place des Vosges ou une chambre à coucher au milieu des arènes de Lutèce ; je vous souhaite bien du courage. Vous auriez plutôt intérêt à prendre un bus pour aller du Paris antique à celui du Moyen-âge ou du Grand siècle. A l’arrêt, vous trouverez un petit compteur qui vous indiquera poliment combien de temps vous allez l’attendre, entre 5 et 10 minutes généralement. À Rome, un tel luxe est bien sûr inutile puisque vous trouverez tout au même endroit, comme au théâtre de Marcellus. Mais vous avez aussi intérêt à habiter dans le théâtre car sinon, il vous faudra attendre le bus pour rentrer.

3 Commenti »

  1. ricordo all’amico transalpino che stendhal amava piĂą che ogni altra cittĂ  milano e non roma.
    ma mi ritiro rapido dal dibattito perchĂ© “i galli amano considerarsi piĂą che uomini quando in realtĂ  sono meno che donne”, come scrisse tito livio nelle sue storie romane, alludendo alla proverbiale codardia gallica in battaglia, contro una sovradimenionata spavalderia a parole.

  2. GEQ, il commento non le fa onore, e mai citazione fu piĂą a sproposito.
    Al contrario, un punto di vista interessante, in parte condivisibile, un articolo divertente.

  3. Louis, quel magnifique portrait de l’Italie! L’inachevĂ© est dans nos cordes, c’est vrai. J’ai bien bien aimĂ© tes commentaires, tes prime colazioni, tes saint Valentin chaque jour. Tu m’as rĂ©conduit en Italie lelong de ton article. Merci, et j’Ă©spère vivement de rĂ©lire tes Ă©crits.

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